YVARAL

Un créateur en adéquation avec son époque. 

« Ostinato rigore » (Léonard de Vinci)

 Il est fréquent de lire qu’Yvaral appartient à la « génération optico-cinétique » ou qu’il est l’un des plus célèbres représentants de l’art cinétique, ce courant artistique très à la mode dans les années 1960-1970. Cependant l’examen de son œuvre démontre que pendant 40 ans Yvaral a poursuivi, hors toute mode, une démarche très caractéristique ; il est même paradoxal de souligner sa démarche très personnelle dans une œuvre où il a pris soin d’évacuer toute implication personnelle, tout sentiment, tout soubresaut intime. Le divan du psychanalyste n’a pas sa place dans son atelier. « La création est un processus, non un jaillissement » aimait-il répéter. N’est-il pas ambitieux, dans une œuvre aussi diversifiée, empruntant une multitude de formes d’expression,
de tenter de dégager une fidélité sans faille à une orientation unique ?
Ne peut-on déceler un indice dans l’habitude d’Yvaral de faire figurer en exergue de ses catalogues une citation de Léonard de Vinci sur l’obstination de la rigueur ?

 Dans la lignée de Malévitch, de l’Avant-garde russe, du mouvement hollandais De Stijl avec Mondrian et Van Doesburg, dans la lignée du Bauhaus, entre autres de Josef Albers, Max Bill et bien sûr Victor Vasarely, Yvaral s’engage immédiatement dans l’abstraction géométrique constructive. Très rapidement, il recourt à des moyens formels élémentaires et neutres : carré, rond, ou toute autre forme géométrique simple. En 1959, il s’ancre sur un principe de systématisation dont il ne s’écartera pas : la composition doit être aussi élémentaire et neutre que les formes elles-mêmes ; elle doit obéir à des règles rigoureuses, à un processus logique, à un système programmé, sans intervention du hasard ou de l’humain. Lorsqu’en 1967 il inclut la couleur, c’est avec des gammes systématisées, rigoureusement étalonnées.

 Lorsque j’ai fait la connaissance d’Yvaral, il était déjà impliqué dans le Groupe de Recherche d’Art Visuel, dont les six membres, rejetant le mythe de l’artiste inspiré, se proposaient de bannir le mot « art » de leur vocabulaire et de le remplacer par « expérience visuelle située sur le plan de la perception physiologique » ; ils militaient pour le contact direct du spectateur avec le « phénomène visuel ». « Notre refus délibéré d’imposer une signification univoque et définitive à l’œuvre » se traduit, entre autre chose, par la préconisation d’une participation active et effective du spectateur, « l’artiste n’imposant autre chose que les règles et la matière du « jeu », étant entendu que le spectateur peut toujours improviser de nouvelles règles ».

Le GRAV favorisait le travail d’équipe ; Yvaral s’était spécialisé dans les reliefs expérimentant l’effet de moiré et la diffraction, utilisant en particulier des réseaux de fils vinyliques tendus devant un fond structuré ou échelonnés en profondeur.

« Ce que je tente personnellement, écrivait Yvaral en 1965, c’est d’opérer une sorte de décentrement en jouant des variations d’échelle et des permutations de structures, afin d’ouvrir la perception sur des champs d’investigation nouveaux. »

 Puis avec ses séries « Structures cubiques » et « Horizons structurés », Yvaral construit avec méthode, rigueur et créativité, des collections de formes élémentaires et de couleurs précises, qui sont modulables, combinables et qu’il associe ou permute sur des schémas de répartition abstraits. Lorsqu’à partir de 1975 il utilise des images numérisées (visages, paysages, monuments) c’est comme schéma de répartition de ses modules élémentaires combinables ou de ses gammes de couleur étalonnées ; Yvaral ne cherche pas, à travers ses portraits digitalisés, à exprimer une personnalité ou un caractère, ni même à rendre hommage au personnage représenté. Après avoir exploré « le champ des possibles » avec le visage de Salvador Dali et le mien, Yvaral choisit de décliner le portrait de La Joconde puis le visage de Marilyn Monroe, aisément identifiables par le grand public parce que puisés dans la conscience collective.

« La partie essentielle de mon œuvre, m’a-t-il souvent précisé, ce sont les développements avec des images digitalisées »
Pendant dix ans, il numérise des images selon un procédé ingénieux mais archaïque à base de projection sur un écran quadrillé, de quelques cellules photoélectriques et d’une multitude de mesures au luxmètre. La micro-informatique étant encore à l’état de projet, le travail préparatoire de numérisation, infiniment long, marque les débuts héroïques d’une nouvelle période de création. Puis, suivant le même principe de transposition de l’analogique en numérique, profitant des progrès de la micro-informatique et de l’installation d’une configuration spécialement conçue, il digitalise l’image initiale selon un procédé infiniment plus rapide et plus maniable, ouvrant des perspectives nouvelles à la création et, tenait-il à préciser, « tout en restant fidèle à la technique de l’acrylique sur toile, de grande dimension, avec la particularité d’une exécution méticuleuse, rigoureuse et de longue haleine ».

J’étais parfois déconcertée lorsque je trouvais Yvaral, après de longues heures à l’atelier, remplir de grandes feuilles avec des chiffres, poursuivant inlassablement ses recherches sur la théorie des nombres. Mais pour lui, mathématiques et création artistique sont deux domaines bien distincts même si, comme le soulignait Abraham Moles, « c’est peut-être dans l’art géométrique et son prolongement l’art numérique que la distance entre la science et l’art est la plus faible, et que leur communauté d’attitude et d’action est la plus grande ».

derrière l’imaginaire d’une œuvre impersonnelle,
une personne réelle…

 Un visage où l’enfance s’attarde, une assurance de prestidigitateur alliée à une gaucherie adolescente, Yvaral était le paradoxe et la grâce, un grand éclat de rire, la simplicité, l’humour, une permanente gentillesse, l’écoute et la générosité, l’innocence préservée, la rigueur et l’intégrité.

 Créateur aux valeurs morales fondamentales, dont l’oeuvre a toujours été en adéquation avec son concept sous-jacent, il était l’antithèse de l’artiste inspiré délivrant gravement ses messages.

 Si l’Art est une école sublime où l’artiste se doit d’être exemplaire, Yvaral était de ceux qui exprimaient cette conception et dont la vie ne valait que par le but qui la justifiait. Jamais il ne se détourna de son idéal et ne fit aucune concession à la mode ou à son propre intérêt.

 Il voua à son père, Victor Vasarely, une admiration, un dévouement sans faille. Il collabora avec lui sur l’ensemble des intégrations architecturales et l’assista, l’entoura dans la dernière phase de sa vie avec une constance admirable.

 Puisse ce site favoriser une approche de son oeuvre telle qu’il l’eut souhaitée ! Il est l’expression de ma fidélité à l’homme, comme à l’artiste, qui m’a construite et à qui je dois ce que je suis aujourd’hui.

 

Michèle VASARELY